Cette nuit, à 3 Heure du matin, les habitants de mon quartier ont été réveillés par les cris d’une femme. Hurlant de toutes ses forces sous la pression d’un bébé naissant, il n’y avait ni le temps, ni un moyen de locomotion pour la transporter à l’hôpital. Alors qu’on réfléchissait à comment faire, la tête du bébé est sortie en pleine rue : il fallait agir sur le champ. Les voisins tirés de leur sommeil par les hurlements de la mère ont accouru, celui-ci avec un ciseau, celle-là avec une bande, une infirmière a été trouvée, de l’alcool pour stériliser, des serviettes et certains se sont découverts des talents « d’assistants accoucheurs »… Sous l’éclairage des torches de téléphones, un garçon est venu au monde en pleine route, la mère couchée à main le sol sur le sable, et la mobilisation des voisins a fait à ce que tout se passe à merveille, au point où les derniers clients du bar du quartier qui y étaient encore à 3 Heure, ont improvisé les festivités célébrant cette naissance, raison de plus pour ne pas rentrer chez eux…images4

Cette scène illustre très bien la solidarité qui se vit partout au Cameroun : Solidarité face aux deuils, mobilisation face à un accident, solidarité face à un camerounais disparu ou mort à l’étranger, et récemment, on a eu tout un élan national de solidarité pour soutenir les forces armées engagées au front Nord et les réfugiés. C’est tout de même réjouissant de savoir que quand vous êtes éprouvés, vous pouvez compter sur vos proches ! Quand vous perdez un parent, vous allez recevoir des « enveloppes », des caisses de vins, plusieurs dizaines de personnes viendront à la veillée et même certains que vous ne vous y entendiez pas, feront le déplacement au village pour l’enterrement ! C’est réjouissant de savoir qu’on peut compter sur cet élan de solidarité face au malheur. Cela est d’autant plus réjouissant encore lorsqu’on sait que cette solidarité transcende les frontières tribales. Car, avouons-le, on pourra reprocher tout ce qu’on veut à l’ère du Renouveau, mais admettons qu’on en gardera ne serait-ce que le sentiment d’union nationale, l’intégration nationale de toutes les tribus, le sentiment de fraternité que chaque camerounais ressent face à un concitoyen quelque soit sa tribu, le sentiment partagé d’une destinée commune. Désormais, lorsqu’une partie du pays est affectée, c’est toute la nation qui se sent affligée et même si l’action ne suit pas toujours, c’est déjà un pas décisif que le Cameroun a franchi en matière de solidarité nationale.

Seulement, force est de constater que cette solidarité n’est présente qu’en situation de malheur. L’urgence est le moteur qui stimule notre solidarité, le malheur l’alimente et le drame la pousse à l’acte. C’est dire que nous ne donnons le meilleur de nous-mêmes que pour éteindre les incendies, et jamais pour les prévenir. Nous ne donnons le meilleur de nous-mêmes que pour enterrer nos proches, alors que nous étions absents quand ils étaient malades ! Surtout, au-delà de ces maux personnels, il y a la question de la nation : Pourquoi avons-nous tant de mal à être solidaires pour bâtir notre pays ?! Rendez-vous en compte, dès lors qu’il faut organiser un festival pour une faculté à l’université ou pour un village, toutes les élites sont mobilisées, une levée de fond est lancée et on finira par mobiliser des millions de francs CFA qui assureront le succès de l’évènement. Parmi tous ceux qui y auront contribué, il y aura les chrétiens, les musulmans et les animistes ; il y aura des sociétés sœurs et des sociétés concurrentes ; il y aura le secteur privé, les membres du secteur public, les autorités traditionnelles et confessionnelles. Tous se mettront ainsi ensemble pour que le festival célébrant un village rayonne de mille feux durant quelques jours. Cependant, dans ce village là, près de 60% de la jeunesse active est au chômage, les infrastructures hospitalières et hydrauliques sont désuètes ou inexistantes, le développement socio-économique est à la traîne. Chacun se résigne à dire qu’on attend le gouvernement, certains accusent les fonds étrangers d’appui au développement qui ne sont pas arrivés à leur niveau, chacun mène son petit business dans son coin et maudit les banques qui n’accordent pas assez de facilités pour qu’il fasse grossir son capital. Dans un pays où on évoquait il y a peu une surliquidité bancaire de plus de 600 milliards de FCFA, on vous dit qu’il manque de l’argent pour nous développer : A qui appartient cet argent placé en banque ? Mais franchement, entre nous : de qui se moque-t-on ? Qui croyons-nous tromper ?acte citoyen

L’histoire du développement des nations nous apprend que les nations aujourd’hui développées y sont parvenues grâce à la capacité des citoyens à s’organiser pour travailler ensemble. Aujourd’hui encore, les produits étrangers qui pullulent sur nos marchés sont produits par des PME, lesquelles réussissent à conquérir les marchés internationaux grâces aux coopératives et Groupements d’intérêts économiques auxquels ils appartiennent. Ils font bloc pour pouvoir peser dans les décisions chez eux et sur la scène internationale. Ils se mettent ensemble, celui-ci apportant la terre, l’autre l’argent, un autre son projet innovant et ils recrutent leurs frères et sœurs pour implémenter tout ça. Les grandes marques mondiales comme STIHL, MERCEDES ou GUINNESS étaient à la base des sociétés familiales qui jusqu’aujourd’hui sont dirigées par les descendants des premiers actionnaires. Je prends cet exemple pour parler au fort sentiment de propriétarisme qui nous anime et nous empêche de collaborer avec les autres. Regardez les sommes d’argent qu’on thésaurise dans nos tontines, tandis que chaque membre de la tontine a au moins un enfant ou un neveu en chômage à la maison. Lorsqu’on ose solliciter cet argent là c’est soit pour les deuils ou par envoyer l’enfant en question à l’étranger, et cela, même quand on n’est pas sûr de pouvoir financer ses études là bas jusqu’à la fin.

Oui, mon peuple est solidaire dans le pire, mais désolidarisé dans le meilleur, car, quand il faut s’unir pour bâtir notre nation, chacun se méfie de son concitoyen, chacun veut « frapper » l’autre, chacun pose des conditions préalables intenables et cela nous a mis dans un cercle vicieux qui réjouit très bien nos ennemis communs qui n’ont pas intérêt à ce que nous nous développions. Heureusement, ce n’est pas une fatalité, ce n’est qu’un état actuel des lieux. Il nous appartient de rompre ce cercle vicieux là, il nous appartient de commencer aujourd’hui à être solidaires pour le meilleur et pour le pire. Je crois qu’amener les gens à être solidaires pour le pire était le plus dur, vu que c’est déjà le cas, nous n’avons plus alors qu’à faire le deuxième pas. Il faudra réapprendre à nous faire mutuellement confiance, il faudra faire preuve d’ouverture d’esprit, il faudra s’engager à faire les concessions nécessaires à une coopération. De toutes les façons, les accords APE entrent en vigueur au Cameroun en avril 2016, nos frontières seront ouvertes aux entreprises étrangères, alors, nos entreprises auront le choix entre « une mort certaine et une mort probable ». Elles devront devenir plus fortes pour faire face à la concurrence qui arrive ou fermer les portes, car, face à un produit de meilleur qualité vendu à un prix plus bas, les lois du marché feront vite oublier le « consommons camerounais » qui est un slogan que chantent ceux qui n’ont aucun autre argument qualitatif à donner.action de groupe

Pour finir, je dirai que le crowdfunding, le crowdlanding, le crowdsourcing, le coworking, la coopérative, le groupement d’intérêt économique ou tout simplement l’actionnariat, qui nous permettent de mutualiser nos ressources, sont les moteurs qu’il nous faut pour notre croissance. Alors que le gouvernement étouffe sous le poids de ses responsabilités sociales vis-à-vis d’un peuple dont les besoins excèdent ses recettes, nous avons besoin que les citoyens s’organisent pour bâtir. Car, quand bien même le gouvernement le voudra de toutes ses forces, il ne peut pas être la locomotive de la croissance économique. Ce sont les entreprises qui créent les richesses et ce sont les citoyens qui créent les entreprises. Donc, c’est à nous citoyens qu’il appartient de décider si notre pays émergera en 2035, avant 2035 ou plutôt vers l’an 3000. Or, de cette décision d’émergence dépend notre capacité à pouvoir être solidaires pour le meilleur et pour le pire.