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Lorsqu’on regarde la situation sociale et économique de mon pays le Cameroun, on est partagé entre désolation, indignation et consternation. Après 34 années de règne d’une oligarchie rompue à la tâche, le coupable est aisément désigné, et la promesse de leurs opposants les plus actifs, est que la situation sera meilleure si l’on remplaçait ces dirigeants. Seulement, ni mes recherches en sciences du développement, ni la lecture de l’histoire, ni le suivi de l’actualité ne me donne l’exemple d’un seul pays dont le succès ou l’échec a été causé par le seul fait de ses dirigeants. Sans pour autant disculper la part de responsabilité du top management de mon pays dans les maux qui le minent, j’entrevoie une responsabilité encore plus grande et plus dommageable ailleurs : celle du peuple.

J’accuse le peuple camerounais d’être acteur d’un système de corruption qu’il entretien, nourrit, et ce, au-delà du contrôle du gouvernement. Rendez-vous en compte, lorsqu’on parle de corruption aujourd’hui, cela concerne tant les organismes publiques que les entreprises privées ; Des parents dont les fils aînés ont été victimes hier des « réseaux  » lors du recrutement dans les Ecoles Normales, prient pour que ce « réseau » soit encore en place quand les fils cadets seront en âge d’y accéder, et vont même jusqu’à se plaindre lorsqu’on durcit les mesures de contrôle. La corruption, quelque eut été ses origines, est devenu tout un système à la solde de ceux qui « ont des relations », et ces derniers font tout ce qui est en leur pouvoir pour que ce système perdure aussi longtemps que possible afin qu’ils continuent à en jouir. Ainsi, il n’est plus rare que des personnes « écrivent à la hiérarchie » contre un chef de service qui veut se montrer « trop intègre », ou encore qu’on trouve des astuces pour écarter des positions de décisions les personnes qui ne correspondent pas au profil de ce système. Chacun se cache derrière le « On va faire comment ?! C’est le système ! » Mais au fond, chacun espère que de telles facilités seront encore en place le jour où il aura l’opportunité et les moyens d’en profiter.

J’accuse le peuple camerounais d’avoir opté pour la facilité au détriment du travail, car, il leur a semblé bien plus facile, de s’arranger à avoir « leur personne au soleil » afin qu’en temps de besoin, ce dernier intercède auprès des Seigneurs pour obtenir au bénéfice de ses « frères et sœurs » des avantages dont seule la méritocratie devrait attribuer. En cela, la politique de l’unité nationale qui prône la répartition proportionnelle en fonction des régions des recrutements dans la fonction publique y a beaucoup aidé, car ainsi, de quelque localité qu’on vienne, la probabilité qu’on connaisse « un frère bien placé » est grande. Lorsqu’une politique initialement mise en place pour faciliter l’intégration nationale est aussi brillamment détournée, je doute que même le gouvernement ait pu anticiper le coup… Les camerounais ont choisi de s’aligner derrière l’image de l’Etat Providence de qui devrait venir toutes les solutions; Ils ont choisi se conduire comme si la résolution de leurs problèmes personnels incombait à quelqu’un d’autre.

J’accuse le peuple camerounais d’avoir choisi d’être solidaire pour le pire, mais désolidarisé pour le meilleur. Dans mon pays, tandis que les morts ne manquent jamais qui vont les pleurer, les vivants manquent ceux qui vont les empêcher de mourir. En fait de création d’entreprises locales, tout le monde accuse le manque de capitaux, tandis que nos banques sont rendues surliquides par l’argent des citoyens, tandis que les tontines thésaurisent des milliards de francs CFA, tandis que les bureaux de l’émi-immigration ne désemplissent jamais, tellement les candidats au départ sont nombreux, malgré les coûts de l’immigration qui deviennent de plus en plus chers d’une année à l’autre. Il est facile d’accuser les banques de ne pas prêter aux jeunes porteurs de projets, cependant, les parents de ces jeunes entrepreneurs appartiennent à des tontines qui brassent chaque mois plus d’argent qu’il n’en faut pour financer le lancement de leurs projets, ce qui créerait de l’emploi pour eux, mais ils n’en font rien ; Pourquoi le banquier serait-il le premier à prendre le risque ?! Dès qu’il s’agit de se mettre ensemble pour construire, la méfiance, les tentatives d’escroquerie, les luttes de leadership font vite oublier l’objectif principal.

J’accuse les camerounais d’avoir abandonné leur combat social, d’avoir démissionné devant leur responsabilités, d’avoir accepté de vivre dans la résignation de l’échec.  Pour ma part, je pense qu’on ne peut déclarer qu’on a échoué que lorsque soit le combat est terminé ou lorsqu’on a choisi d’abandonné la lutte. Or, pour un peuple dont l’histoire continue de s’écrire, on ne peut pas considérer que le combat soit terminé d’office, mais pourtant, nous constatons l’échec, signe de l’abandon de combat par mon peuple. De fait, lorsque je vois des parents vider leurs derniers économies et s’endetter en sus pour expédier leurs progénitures à l’étranger ; Lorsque j’observe qu’une bonne franche de la population craint le départ brusque de Paul Biya  plus que son maintien au pouvoir ; Lorsqu’on constate que la majorité des leaders capables d’impulser un changement politique s’activent à faire perdurer aussi longtemps que possible le système en place, j’en déduis que la combativité nous a quitté, que la résignation est notre pain quotidien. Pourtant, notre échec n’est pas le fruit d’une crise nationale, mais la résultante des échecs des citoyens sur le plan personnel. De l’école primaire à l’insertion professionnelle, passant par l’université, l’attitude la plus observée est la quête du moindre effort, la tricherie, la « négociation » pour avancer ou encore la priorité donnée à l’appât du gain au détriment du travail bien fait, et ceci, bien souvent avec la contribution des parents. Dans ce cursus, nos jeunes censés être le « fer de lance de la nation », n’acquièrent pas les aptitudes et attitudes qui leur seront indispensables pour réussir dans leurs carrières. De fait, l’on se retrouve avec des diplômés incompétents qui se plaignent du chômage, tandis que les entreprises peinent à trouver des employés qualifiés. Or, lorsqu’on sait que la richesse d’une nation se mesure à la somme des richesses détenues par chaque citoyen, l’on peut en déduire que nos familles en fabriquant des jeunes qui échoueront dans leur vie, programment inéluctablement l’échec du Cameroun tout entier.

J’accuse le peuple camerounais d’avoir choisi de sacrifier ses valeurs fondamentales, de s’être laissé distraire de ses priorités, de laisser qu’on lui dicte l’image qu’il doit avoir de lui-même. Face à la citation « Nobody can maintain you down without your consent », je mesure la complicité passive et active de tout peuple qui subit l’impérialisme des étrangers pendant des décennies. Tout comme hier il avait assujetti sa souveraineté en contrepartie des pacotilles, aujourd’hui, il hypothèque l’avenir de ses enfants en contrepartie de cadeaux électoraux qui auront péri avant le mi-mandat.  Et, lorsqu’on me dit que « chaque peuple a le gouvernement qui est à son image » alors, ce que j’entends c’est que si nous voulons un gouvernement meilleur que celui qui est là actuellement, il faut un meilleur peuple. D’ailleurs,  cela se justifie lorsqu’on sait que les personnes qui accèdent aux postes de responsabilités publiques sont toutes moulées et issues du peuple.

Ainsi, lorsqu’on me parle d’alternance politique au Cameroun, je suis d’avis que cela peut nous apporter une valeur ajoutée certes, mais je reste convaincu que l’alternance doit débuter par le bas de la pyramide. L’alternance qui doit être mentale, sociale et économique. Je reste foncièrement convaincu que « a better situation for us require a better us ».  Face à des cas où des populations désavouent des sous-préfets ou préfets qui voulaient se conduire de manière « un peu trop intègres », l’on se pose la question: Et si les camerounais refusaient le progrès?.. Alors je pense que l’avènement d’un meilleur gouvernement ne peut être que le fruit de l’amélioration intrinsèque du peuple lui-même, chaque citoyen en ce qui le concerne. Cependant, loin d’être un soutien au statu quo, ce récit est tout simplement une constatation : Le présent de ce pays est ce que le peuple avait choisit d’en faire et son avenir sera ce que le peuple est aujourd’hui en train de choisir d’en faire à travers ses actes quotidiens. Et, c’est considérant ce  « vox populi, vox dei », que j’accuse le peuple camerounais d’être entièrement responsable de ce qui lui arrive.